Pierre naturelle en agencement : comment fonctionne le storytelling dans un flagship store
Dans le flagship store Jungfrau à Interlaken, le sol ne se contente pas d'être là : il raconte un train de montagne. Comment la pierre naturelle devient une voie ferrée que l'on peut parcourir, ce que le savoir-faire accomplit derrière et pourquoi le travail décisif a lieu avant la première coupe.
La Lok 11 (année de construction 1912) dans le flagship store Top of Europe à Interlaken — elle repose visuellement, exactement, sur les rails en pierre naturelle. Photo : Jan-Peter Keller / artEmotional.
- Le sol parle sa propre langue
- Une voie en pierre : l'anatomie d'une mise en scène
- La voie que l'on est forcé de suivre
- De la 2D à la 3D : la locomotive qui se tient sur la pierre
- Le savoir-faire derrière la précision
- Pourquoi c'était si difficile en 2019 — et soluble aujourd'hui
- Ce que les transformateurs de pierre en retiennent
Quand on entre dans le flagship store Top of Europe à Interlaken, on regarde instinctivement vers le bas. Car là, encastrée à fleur de pierre, court une voie ferrée. Aucun motif imprimé, aucun autocollant — une vraie voie en laiton et en pierre naturelle, qui part de l'entrée vers le fond, décrit une courbe, se divise à deux aiguillages et revient vers l'avant. On la suit, sans y être invité, avec calme et cette conviction : cela en vaut la peine. C'était exactement le but du storytelling.
Le flagship store appartient à la Jungfraubahnen AG, une entreprise de trains de montagne en Suisse. L'histoire d'une entreprise de trains de montagne, on peut la raconter avec des affiches au mur et des vitrines d'exposition. Mais on peut aussi la rendre immédiatement vivante, palpable — à chaque pas que les visiteurs font plus profondément dans le magasin, à travers le sol sous leurs pieds.
Le sol parle sa propre langue
Dans un magasin, le sol est la seule surface que vraiment tout le monde utilise. Si on le veut, on peut ignorer le plafond, passer devant les rayons, ne pas entendre la musique — mais sur le sol, on se tient debout ! Et la pierre naturelle est un matériau que l'on peut difficilement imiter : justement pas d'impression décor, pas de stratifié qui fait semblant. Un sol en pierre est réel, il tient des décennies, et avant même qu'un mot ne soit prononcé, il envoie un signal sur la valeur de la marque qui se dresse sur lui.
C'est pourquoi, dans le design que j'ai proposé pour le flagship store, la question n'a jamais été de savoir si l'on poserait de la pierre naturelle, mais ce qu'elle devait raconter. Les Jungfraubahnen remontent à l'idée d'Adolf Guyer-Zeller de 1893 — un chemin de fer à crémaillère traversant la roche de l'Eiger pour monter jusqu'au monde glaciaire du sommet de la Jungfrau. Cette histoire fondatrice, la voie dans la montagne, la conquête du sommet, le tracé escarpé, je ne voulais pas l'illustrer. Je voulais la traduire en matière.
Une voie en pierre : l'anatomie d'une mise en scène
De près, le parcours se décompose en ses éléments, exactement comme une vraie voie ferrée :
- Die Schiene ist eine goldfarbene Messing-Linie, fünf Zentimeter breit, bündig in den Boden eingelassen.
- Die Schwellen sind aus Brown Silk, einem Stein, dessen Maserung dem Holz alter Bahnschwellen sehr nahe kommt.
- Das Schotterbett dazwischen ist Marinace Black — ein Konglomerat, das aussieht wie zusammengebackener Schotter, weil es im Grunde genau das ist: rundliche Gesteinsbrocken in dunkler Matrix.
Brown Silk — les traverses
- Roche : gneiss/quartzite carbonaté (commercialisé comme granit), roche dure
- Origine : Minas Gerais, Brésil
- Âge : jusqu'à 500 millions d'années
- Aspect : veinage linéaire et fluide au reflet soyeux — comme un noble veinage du bois
- Finition : honed (adouci mat, grain 120)
- Épaisseur : 2 cm
- Rôle : les traverses de la voie, à l'aspect boisé
Marinace Black — le ballast
- Roche : métaconglomérat (commercialisé comme granit)
- Origine : Minas Gerais, Brésil
- Aspect : matrice noir profond parsemée de galets ronds gris, blancs et dorés — comme un lit de rivière pétrifié
- Propriétés : extrêmement dense, résistant à la chaleur, aux taches et aux rayures
- Finition : honed (adouci mat, grain 120)
- Épaisseur : 2 cm
- Rôle : le ballast entre les traverses
Les pierres ont été choisies en deux centimètres d'épaisseur, la structure du sol atteint au total 12 cm de haut, un chauffage au sol y est intégré. L'écartement des voies est exactement d'un mètre, l'ensemble du motif fait bien deux mètres de large. Et tout est ramené à plat, en deux dimensions — aucun rail en relief, aucun risque de trébucher. L'impression visuelle d'une voie ferrée demeure, la sécurité d'un sol de magasin plan aussi.
C'est là le cœur du storytelling avec la pierre : ne pas montrer un beau matériau, mais construire un sens par le choix et l'assemblage de plusieurs pierres. Ici, la pierre n'imite pas le bois et le ballast — elle les cite, pour que l'esprit achève de lui-même la voie ferrée.

Les trois éléments de près : les traverses aspect bois en Brown Silk, le ballast en Marinace Black et le rail en laiton entre les deux.
La voie que l'on est forcé de suivre
Une voie ferrée a une propriété qu'aucun panneau indicateur ne possède : le train la suit inéluctablement. Elle part de l'entrée, traverse tout le magasin, décrit une courbe au fond, se divise aux aiguillages et ressort — en théorie, on peut parcourir tout le magasin sur le rail et arriver finalement là d'où l'on est parti.
Le long de ce parcours se trouvent les stations. Comme dans un vrai train de montagne, on dessert arrêt après arrêt différents lieux — sauf qu'ici, ce sont les partenaires des Jungfraubahnen : Lindt, Swatch, Victorinox, chacun avec ses produits à sa propre station. Des panneaux, des arrêts, un espace thématisé en gare complètent l'expérience. Le visiteur ne s'aperçoit pas qu'il est guidé. Il voyage.
Ainsi naît le lien émotionnel dont il est réellement question : entre le sol, le rail en pierre naturelle, la forme du magasin et les valeurs et installations des Jungfraubahnen. Le magasin ne vend pas des produits sur des étagères. Il invite les clients à partir en voyage. Détendu et attirant à la fois.

La voie traverse tout le magasin et se divise aux aiguillages : le laiton pour le rail, le Marinace Black pour le ballast, le Brown Silk pour les traverses — praticable et antidérapante.
De la 2D à la 3D : la locomotive qui se tient sur la pierre
Visible dès l'entrée, une locomotive vieille de plus de cent ans se dresse au milieu du flagship store, année de construction 1912, bien cinq mètres de long, plusieurs tonnes. Elle était promise à la ferraille. Pourtant, c'est une locomotive chargée d'histoire — car c'est la même qui, en 1936, lors de la tragédie des alpinistes accidentés, transporta les sauveteurs venus à la rescousse jusqu'à la sortie dans la face nord de l'Eiger. Nous l'avons sauvée, entièrement vidée à l'intérieur (aujourd'hui, un bureau y est aménagé) et posée sur le parcours comme un accessoire évident.
L'essentiel : elle repose visuellement, exactement, sur les rails en pierre. Le sol en deux dimensions et l'objet en trois dimensions se rejoignent sur la même voie — l'histoire jaillit de la surface pour entrer dans l'espace. Par la pierre.
Le monde glaciaire s'ajoute un étage plus haut : là repose du marbre de Lasa blanc en guise de surface glaciaire, la volée d'escalier est conçue comme un rocher stylisé, le plafond comme fait de glace. L'escalier de marbre blanc neige mène directement au rail, mais il n'est qu'un motif secondaire. Le personnage principal reste, dans tout le rez-de-chaussée, le rail.
Le savoir-faire derrière la précision
Ce qui, sur le sol fini, paraît sans effort est tout le contraire au stade de la planification. Une voie droite est simple : mêmes traverses, même trame, répétition. Mais une voie avec une courbe et deux aiguillages se compose de centaines de pièces de pierre, dont presque aucune ne ressemble à une autre. Chaque pièce de courbe est unique, avec sa propre géométrie, son propre angle, son propre numéro. À cela s'ajoute la prise en compte des joints de dilatation, nécessaires en raison du chauffage au sol et de la taille du parcours.
Sur le plan de pose, chaque pièce porte donc son propre identifiant — et il est plus complexe qu'un simple numéro : il combine le type d'élément (A à D, quatre formes de base définies avec leurs propres dimensions), un numéro courant le long du parcours et une lettre pour la pièce concrète. Ainsi, A1a, B5d ou D20c deviennent, pour chacune des centaines de pièces, une adresse unique — et sur chaque pièce est en outre noté quel bord sera façonné en arête vue et lequel deviendra un joint. Cette trame est la plus dense précisément là où le rail se courbe et se divise. Ce n'est que si chacune de ces pièces est façonnée avec exactitude que le rail traverse finalement la courbe proprement, rejoint l'aiguillage et se referme. Une seule pièce de courbe mal découpée, et la rupture saute immédiatement aux yeux.
Pourquoi c'était si difficile en 2019 — et soluble aujourd'hui
Lorsque nous avons construit le magasin, DDL n'existait pas encore. Et c'est précisément là que résidait notre plus grand problème : transférer exactement en production les nombreuses pièces de courbe individuelles, tout en préservant dans la pierre le motif avec la bonne orientation. Du plan à la pièce unique découpée — ce chemin était le véritable défi, pas l'idée.
Aujourd'hui, je ne développerais plus une telle voie pièce par pièce, à la main. Un dry layout numérique met en place l'ensemble du motif à l'écran et transmet chaque pièce de courbe à la production sous forme de découpe exacte — avant que la première coupe ne tombe. Ce qui nous avait coûté du temps à l'époque serait aujourd'hui une question de planification propre. Ce n'est pas de la publicité, c'est la leçon tirée du projet lui-même.

Le plan de pose du parcours au rez-de-chaussée : des centaines de pièces de pierre numérotées une à une, les plus denses dans la courbe et les aiguillages. C'est précisément ce transfert vers la production qui, en 2019, constituait le véritable défi.
Ce que les transformateurs de pierre en retiennent
Un sol en pierre naturelle peut être plus qu'une belle surface : il peut porter la marque de son commanditaire. Qui travaille dans les grands projets et l'agencement de magasins dispose ainsi d'un argument de vente qu'aucun matériau de catalogue ne fournit — face à des marques en quête de leur histoire, et face à des architectes en quête de substance.
La condition, c'est la précision. Une idée comme celle du rail vit ou meurt de l'exactitude avec laquelle des centaines de pièces se rejoignent. Qui sait garantir cette exactitude du plan jusqu'à la découpe peut proposer des histoires en pierre que d'autres n'osent pas aborder.
Le sol du Top of Europe raconte une histoire. Il le fait discrètement, sans un seul mot — et pourtant, chaque visiteur le suit jusqu'à la dernière station.
artEmotional GmbH — l'atelier derrière la mise en scène
- Siège : Ettenheim (D), fondée en 2010
- Fondateur : Jan-Peter Keller (ingénieur diplômé)
- Domaines : trains de montagne & tourisme, retail, parcs de loisirs, hospitality
- Principe : Analyser · Concevoir · Construire · Accompagner — d'une seule main
- Devise : « Where visions become stories. And stories become destinations. »
- Références : flagship store Top of Europe, Stücki Basel, LOEB Bern, World Trade Center New York
Le concept, le storytelling et la réalisation du flagship store des Jungfraubahnen sont signés artEmotional.